La Dragonnerie
Se connecter Créer un compte
📖 Récits légendaires

LES DRAGONS ENDORMIS

❧
LA LÉGENDE DES DRAGONS ENDORMIS


Approchez, enfants, et asseyez-vous près du feu. Il est ancien, ce feu, plus ancien que moi, plus ancien que vos familles, plus ancien que les pierres qui entourent cette maison. Quand il craque, ce n’est pas seulement le bois qui se fend, ce sont des souvenirs qui remontent, des fragments d’un temps où le monde n’avait pas encore de nom. Ce que je vais vous raconter n’est pas une histoire de rois ou de batailles, ni même de dieux. C’est une histoire qui existait avant les histoires, avant les mots, avant les mondes.

Avant les mers, avant les montagnes, avant les vents, il n’y avait rien. Pas le noir, pas le silence, pas même le temps. Le silence, voyez-vous, c’est encore quelque chose. Mais là, il n’y avait rien du tout, un rien si vaste qu’il n’avait ni bord, ni centre, ni souffle. Dans ce rien, tout glissait, rien ne se retenait, et chaque chose mourait avant même d’avoir été pensée.

Pourtant, dans ce vide immobile, cinq souffles existaient. Ils ne bougeaient pas, ne rêvaient pas, ne parlaient pas. Ils dormaient. Cinq Dragons, non pas des bêtes ou des monstres, mais des présences immenses, lovées dans les replis du Chaos comme des braises sous une cendre qui n’a jamais connu le feu.

Le premier dormait dans une lumière qui n’éclairait rien, une lueur sans monde pour la recevoir. Le second dormait dans une tension qui n’avait rien à relier, un fil sans début ni fin. Le troisième dormait dans une vérité qui n’avait rien à révéler, un regard sans objet. Le quatrième dormait dans une lutte qui n’avait pas d’adversaire, une force sans direction. Le cinquième dormait dans une fin qui n’avait rien à clore, un souffle qui n’avait jamais été inspiré.

Ils étaient là, immobiles, silencieux, éternels. Tant qu’ils dormaient, le Chaos restait un lac sans vague, sans vent, sans rive. Rien ne naissait, rien ne mourait, rien ne changeait.

Puis, un jour — ou peut-être une nuit, car le Chaos n’avait pas encore décidé ce qu’était un jour ou une nuit — quelque chose se produisit. Un frémissement, infime, presque rien, comme un souffle qui hésite, comme une pensée qui cherche son chemin, comme une vibration qui ne sait pas encore si elle veut exister. Ce frémissement traversa le Chaos, glissa entre les ombres et effleura les Dragons endormis.

Alors, l’un d’eux bougea. Très peu, à peine. Un scintillement, un frisson, une vibration dans l’air immobile. Mais dans un monde où rien ne bougeait, ce presque-rien fut un cataclysme. Le Silence se fissura, le Chaos se tendit, et les possibles frémirent comme des herbes sous un vent qui n’existe pas encore.

ce Dragon ouvrit un œil, lentement. Ce n’était pas un œil ordinaire. C’était un œil d’ambre profond, pailleté de reflets d’ambre plus clair et d’émeraude qui dansaient paresseusement dans le gigantesque iris qui luisait à la façon des chats dans la nuit, un œil qui semblait évaluer des chemins, des tensions, des possibles, comme si chaque éclat de lumière y dessinait un futur différent. Autour de cet œil, ses écailles noires, plus sombres que la nuit la plus ancienne, se soulevèrent légèrement. Elles n’étaient pas uniformes : leurs pointes, fines et acérées, luisaient de couleurs changeantes, irisées, presque féeriques, comme si elles reflétaient des choses que le monde n’avait pas encore inventées. À chaque mouvement, ces pointes semblaient hésiter entre mille teintes, glissant du bleu au rouge, du vert à l’or, comme si elles répondaient à un souffle que personne n’entendait encore. Eclairant la Nuit Primordiale comme elle ne l'avait jamais été.

Ce Dragon-là n’avait pas encore de nom, mais son regard, même à demi ouvert et encore endormi, portait déjà la marque de ce qu’il deviendrait. Dans ce regard ambre et émeraude, dans ces écailles noires aux pointes féeriques, il y avait la première décision du Chaos : celle de ne plus rester immobile. Alors il bougea et s'étira lentement, décidant de répondre à l'appel de son Destin, et de par son existence même, faisant vibrer les possibles.

Et, d'un bond leste, il traversa un portail de ténèbres absolues et disparu de cet entre deux. Nul ne sait ce qu’il est devenu.

Les anciens disent qu’il s’est éveillé parce que le Chaos en avait besoin, puis qu’il a disparu comme disparaissent les choses trop grandes pour être racontées. Certains pensent qu’il s’est fondu dans les fils du monde avant même que le monde existe. D’autres murmurent qu’il a simplement quitté le Silence pour marcher ailleurs, là où aucun regard ne peut le suivre. Ce que nous savons, c’est que les autres Dragons dorment encore, immobiles dans les profondeurs du Chaos, attendant leur heure, attendant le frémissement qui les appellera comme il a appelé le premier. Et tant qu’ils dorment, le monde n’est qu’une promesse.

Il se dit que quand la terre tremble et se meut, c'est lui qui réorganise les mondes et que c'est sa façon de veiller sur nous.